SANS SOUCI

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Sacrifier les valeurs de la Maison pour résoudre des difficultés économiques passagères ? Jacques Bollinger répond par une leçon de style.

Le climat économique est morose et les ventes de champagne s'essoufflent. 2012 ? Non, 1883 : depuis le krach de Vienne, en 1870, l'économie ralentit. Conjuguée à la francophobie, latente en Allemagne depuis la guerre franco-prussienne, cette crise inquiète Charles Meyer, agent de la Maison Bollinger à Berlin. "Ce calme dans les affaires est navrant, et pourrait me décourager si je ne savais pas que cela arrive à la plus grande partie des Maisons de champagne", écrit-il à Jacques Bollinger dans une lettre teintée d'amertume, datée du 9 juin 1883.


Plein de ressources et refusant de se laisser décourager, Charles Meyer imagine pour faire face à ces difficultés une ambitieuse solution : il s'agit ni plus ni moins que d'un relooking complet des bouteilles Bollinger, destiné à les rendre plus conformes à l'air du temps. L'énergique agent met sur-le-champ son projet à exécution : il fait réaliser une toute nouvelle étiquette, rebaptisant le champagne de la Maison par la même occasion : pour le marché allemand, Bollinger sera désormais "Sans Souci".

En se référant ainsi au Château de Sans Souci, qui en cette fin de dix-neuvième siècle incarne le symbole ultime de la culture française acclimatée en Prusse, l'intention de Charles Meyer est de réconcilier sa clientèle berlinoise avec la légèreté, la grâce et le piquant "très dix-huitième siècle" de l'esprit français. À cette époque déjà, ce sont là des valeurs communément associées au champagne. En empruntant un nom "que chaque enfant connaît ici", il s'assure également de faire croître la notoriété des vins Bollinger.

La réponse de Jacques Bollinger à cette initiative zélée ne se fait pas attendre : "C'est sous le nom Bollinger que le vin doit être connu, et pas autrement". Dans sa lettre du 14 juin, celui qui dirige alors la Maison d'Aÿ se montre inflexible envers l'étiquette à l'illustration baroque : "Je n'approuve pas du tout ce genre, qui (...) ne convient pas pour du champagne d'une Maison sérieuse."

Dans cet échange épistolaire se voit résumé tout l'esprit Bollinger : plutôt que sacrifier l'intégrité de sa Maison à des gains commerciaux immédiats, comme le propose l'inventif agent berlinois, Jacques Bollinger préfère préserver l'élégance intemporelle de la marque Bollinger - quitte à devoir affronter, à court terme, des difficultés économiques.

Une leçon de constance et de style, que Jacques Bollinger conclut pourtant sur une note très pragmatique : "En somme, vous voudrez bien faire détruire la pierre (ou planche) de cette étiquette "Sans Souci" et ne pas m'en faire supporter les frais."